Restaurer un moulin à eau

Un article de Bernard Sauldubois, FFAM 2007

A – Problèmes Techniques

Celui qui se trouve possesseur d’un moulin, soit par héritage, soit par achat, se pose immédiatement le problème de sa restauration, si toutefois il est passionné de moulins. Nous ne saurions trop lui conseiller de ne pas agir avec précipitation et de bien réfléchir à son projet. Par projet il faut entendre le projet technique bien sûr mais aussi projet global. Jusqu’où restaurer ? Pour quel objectif ? Pour quelle durée ?

La restauration d’un moulin, même doté de son mécanisme est une opération d’envergure et qui amène celui qui l’entreprend à engager des sommes importantes. Autant que ce soit à bon escient.

Par moulin, il faut entendre un atelier artisanal ayant un équipement lui permettant potentiellement ou réellement d’élaborer un produit quelconque : de la farine, de l’huile de noix ou d’olive, du papier, de l’électricité, etc.

Par équipement, il faut entendre roue hydraulique ou turbine, meule à blé ou à huile, alternateur et mécanisme de transmission, c’est à dire différents engrenages permettant de transmettre le mouvement et la force motrice du moteur, la roue ou la turbine, à l’outil travaillant. Le mécanisme peut être plus ou moins complet. Avant tout projet, un inventaire minutieux doit en être fait, sur la présence et l’état de tous les éléments.

Un élément essentiel est le système hydraulique capable de faire tourner une roue hydraulique. Le système hydraulique comprend en général un barrage, un bief qui conduit l’eau au moulin et différents vannages permettant de faire fonctionner le dispositif. Un bâtiment qui ne comporte pas ces éléments n’est plus un moulin mais une maison au bord de l’eau (parfois sans eau d’ailleurs).

Plusieurs cas de figures se présentent :

1) le moulin ne comporte plus aucun mécanisme

Il est toujours possible d’entreprendre la restauration d’un moulin vide, mais elle demande beaucoup de moyens financiers et le matériel nécessaire est très difficile à trouver. Dans ce cas il est illusoire d’envisager une restauration.

Si le système hydraulique est complet, y compris l’emplacement de la roue hydraulique avec ses supports en pierre et son bajoyer, la pose d’une roue hydraulique peut être envisagée, pour l’agrément ou pour produire de l’électricité. Il faut alors s’informer du régime de la rivière et de l’existence d’un droit d’eau en cours de validité. Le coût d’une roue hydraulique peut varier de 15 000 à 30 000 €, suivant son type et ses dimensions. La construction d’une roue est une opération délicate, car la roue doit être rigoureusement équilibrée pour fournir toute sa puissance et même tourner correctement. Un particulier peut s’attaquer à sa reconstruction. Mais seul un « bricoleur » très averti peut mener à bien cette opération.

Parfois, il reste les vestiges de la roue, l’arbre, les étoiles et les ferrures. Dans ce cas, l’opération sera plus facile, pour un non spécialiste. Confier l’opération à un lycée professionnel peut être intéressant sur le plan financier et pour la formation des élèves, mais le cahier des charges, avec plans, doit être soigneusement établi. Il faut savoir que l’on trouve peu de plans cotés de roues hydrauliques et que l’adaptation des plans existants aux cas particuliers est toujours délicate.

Dans la plupart des cas, il est préférable de confier l’opération à un charpentier spécialisé.

2) Une ou deux paires de meules sont encore présentes, mais le mécanisme de transmission a disparu en totalité ou partiellement.

Dans un moulin à eau ancien, on peut trouver une ou deux paires de meules, mais les pièces de fonte ont été pillées ou vendues à des ferrailleurs.

Dans ce cas, il faut retrouver un minimum de pièces manquantes. Le mécanisme d’un moulin à eau comprend au minimum : un rouet de fosse, un pignon conique (renvoi d’angle), solidaire d’un axe vertical, qui peut être directement le fer de meule dans un moulin à une seule paire de meules. Ce cas est très rare car la plupart des moulins ont été équipés de deux paires de meules ou plus à partir du passage de la mouture « à l’anglaise » au milieu du 19e siècle. Dans les moulins à deux paires de meules l’axe vertical porte un engrenage horizontal appelé « hérisson » qui entraîne deux ou plusieurs pignons en fonte. Ceux-ci entraînent les meules tournantes par l’intermédiaire d’un petit fer de meules. Le mécanisme comprend aussi un système pour le réglage de l’écartement des meules : la trempure.

Dans les Alpes et le sud de la France, ainsi qu’en Corse, les moulins sont équipés de roues hydrauliques horizontales en bois ou en métal qui entraînent directement la meule tournante. Leur mécanisme est beaucoup plus simple, un axe vertical solidaire de la roue fait tourner la meule. Dans ce cas, chaque paire de meules possède sa roue. Le mécanisme de tempure est aussi beaucoup plus simple, une simple pièce de bois axée à une des extrémités et une tige avec vis permettant de la faire jouer dans le sens vertical.

Où trouver les pièces de mécanismes ? C’est le problème le plus difficile à résoudre. Il faut essayer de les trouver dans des moulins voisins à l’abandon. Il faut être à l’affût de ceux qui achètent un moulin pour faire une résidence principale : c’est assez courant ; ils sont prêts à céder le matériel pour un prix raisonnable ou seulement pour le démontage et l’enlèvement. Certaines associations, peu nombreuses, ont une activité de récupération de pièces de moulins. Il faut s’adresser à elles. Elles cèdent les pièces le plus souvent à un prix raisonnable.

Il va de soi que les entreprises qui restaurent des moulins peuvent fournir les pièces manquantes.

On peut trouver en France des exemples de moulins restaurés avec des mécanismes non conventionnels composés de poulies et courroies ou de pignons et chaînes. Des adresses peuvent être fournies.

3) Le moulin possède son mécanisme complet

C’est la situation idéale. Il suffit alors de dégripper et de réviser toutes les pièces, et de vérifier que tous les éléments sont bien en ligne et peuvent tourner sans risquer la casse. Ce n’est pas forcément évident.

 

Reconstruire une roue hydraulique est l'affaire d'une équipe de bénévoles très avertis ou d'un professionnel, à moins qu'il n'y ait que quelques aubes à changer. La roue à augets du Moulin de Saint André d'Embrun, facile à restaurer.

Reconstruire une roue hydraulique est l’affaire d’une équipe de bénévoles très avertis ou d’un professionnel, à moins qu’il n’y ait que quelques aubes à changer. La roue à augets du Moulin de Saint André d’Embrun, facile à restaurer.

Le barrage et le système hydraulique doivent être vérifiés. C'est de là que peuvent venir les surprises et les dépenses. Ici le bief de la scierie de Doucier dans le Jura.

Le barrage et le système hydraulique doivent être vérifiés. C’est de là que peuvent venir les surprises et les dépenses. Ici le bief de la scierie de Doucier dans le Jura.

Schéma d'un moulin à eau à une seule paire de meules

Schéma d’un moulin à eau à une seule paire de meules

Il faut vérifier la présence de tous les éléments du mécanisme du moulin. Souvent en mauvais état, il faut nettoyer, dégripper et graisser. Ici le mécanisme du moulin à eau de Chatelais, en Anjou.

Il faut vérifier la présence de tous les éléments du mécanisme du moulin. Souvent en mauvais état, il faut nettoyer, dégripper et graisser. Ici le mécanisme du moulin à eau de Chatelais, en Anjou.

Ste Marie de Campan roudet : Les roues horizontales actionnent la meule tournante en direct. Elles tournent vite et doivent être bien équilibrées. Leur construction est affaire de spécialistes.

Ste Marie de Campan roudet : Les roues horizontales actionnent la meule tournante en direct. Elles tournent vite et doivent être bien équilibrées. Leur construction est affaire de spécialistes.

La roue et son environnement, barrage bief et vannages est l'élément essentiel. On trouve dans les moulins anciens des roues à tous les stades de la " ruinification ". C'est pourtant par là qu'il faut commencer… à moins de faire tourner le moulin avec un moteur électrique. Ici la roue du Petit Moulin à Grez-Neuville., en Anjou.

La roue et son environnement, barrage bief et vannages est l’élément essentiel. On trouve dans les moulins anciens des roues à tous les stades de la  » ruinification « . C’est pourtant par là qu’il faut commencer… à moins de faire tourner le moulin avec un moteur électrique. Ici la roue du Petit Moulin à Grez-Neuville, en Anjou.

B – Problèmes juridiques et administratifs.

La restauration d’un moulin peut poser des problèmes juridiques et administratifs.

Tout moulin qui n’a pas fonctionné depuis longtemps doit faire l’objet d’investigations minutieuses :

– les titres de propriétés. Des précautions sont à prendre au moment de l’achat : pour cela consulter la fiche FFAM « Acheter un moulin ». En cas d’héritage, il est nécessaire de consulter les actes notariés d’achat, de donation ou de succession et d’analyser chaque terme pour en connaître parfaitement la signification. En situation normale, tout le système hydraulique est réputé indissociable du moulin, à savoir : le barrage, s’il existe, le bief (canal amenant l’eau à la roue du moulin), vannes du barrage, vanne de décharge, vanne ouvrière et canal de fuite Pour que ce droit soit reconnu, il est indispensable que le mot moulin figure dans les actes. Si tout cet ensemble ainsi que la rivière sont inclus dans la propriété, il n’y a alors aucun risque de problème. Si les terrains bordant la rivière appartiennent, tout ou partie, à un autre propriétaire, celui-ci est propriétaire de la moitié du lit de la rivière ; il doit cependant le passage au propriétaire du moulin, en principe 1,5 m, pour l’accès aux vannages et pour le curage du bief (voir la fiche FFAM  » Propriétés des biefs et canaux  » au chapitre  » Nouvelles de la FFAM – Fiches pratiques).

– le droit d’eau.

Pour éviter toutes contestations avec les services de l’administration et tous les partenaires utilisateurs de l’eau, il est très important de savoir si le moulin a le droit d’utiliser l’eau de la rivière. Si son existence est avérée avant la révolution, le moulin est dit « fondé en titre » et son droit d’eau est imprescriptible. La carte de Cassini est généralement la preuve la plus patente, mais le propriétaire peut aussi posséder des actes antérieurs à 1789. Sinon, il est indispensable de rechercher le règlement, d’eau du moulin, si il existe, soit à la DDAF ou à la DDE, soit aux archives départementales (voir les fiches de la FFAM).

Note : un propriétaire qui désire restaurer un moulin à eau doit en informer avec beaucoup de diplomatie le Maire de la commune, la Direction départementale de l’Agriculture et de la Forêt (DDE pour les rivières classées), les propriétaires voisins. L’accord parfait de tout le monde n’est pas la règle générale. La restauration des moulins suscite des oppositions, parfois farouches. Il faut savoir que certains partenaires sont de mauvaise foi et que le tribunal est parfois le seul recours. Mais la discussion prolongée, calme et argumentée, doit absolument précéder l’action juridique. Devise : s’armer de courage et de patience !

Il est rare qu’un propriétaire soit suffisamment fortuné pour se passer totalement des aides diverses et variées auxquelles la restauration d’un moulin, élément de patrimoine, peut donner lieu.

Quelles subventions pour restaurer un moulin ?

Le coût de la restauration d’un moulin, qui a été laissé à l’abandon depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies, est toujours élevé. Il peut varier suivant l’importance du ou des bâtiments, la présence et l’état de la machinerie, l’état du barrage, de la roue et des vannes. Le coût peut être notablement abaissé, si le propriétaire peut prendre à sa charge une partie importante des travaux. Le piquetage et l’enduit d’une façade, la réfection de planchers, voire la réfection d’une toiture sont à la portée d’un amateur éclairé, aidé de quelques amis. Refaire une roue, des vannes, dégripper un mécanisme ou rhabiller des meules demande des compétences quasi professionnelles. Il faut savoir que les « financeurs » sont très réticents pour prendre en compte le travail bénévole. Le montant du devis peut donc varier entre 15.000 et 300.000 €.

Cela signifie que bien rares sont les propriétaires qui peuvent se passer de subventions pour restaurer un moulin.

Les valeurs sûres : conseils généraux, conseils régionaux, Ministère de la Culture.

Beaucoup de moulins restaurés l’ont été avec l’aide financière conséquente de ses trois institutions.

L’État (Ministère de la Culture, dont les services décentralisés sont la Direction des Affaires Culturelles (DRAC) à la Région et le Service Départemental de L’Architecture et du Patrimoine (SDAP), au département. Ses aides sont réservées exclusivement aux édifices classés ou inscrits. Pour ces derniers, le taux de subvention est de 15 à 20 % du montant des travaux, sans plafond. Les délais d’attribution sont longs, parfois plusieurs années, car les crédits sont limités. Il est souhaitable de déposer les dossiers en début d’année.

Les Conseils Généraux ont tous des « lignes budgétaires » pour la restauration du patrimoine. Les subventions vont en priorité aux monuments classés et inscrits, dans le cadre d’accord de financement croisé avec l’État et les régions. Beaucoup apportent des aides aux édifices non inscrits ; les taux sont faibles, 15 à 20 %, les montants des travaux sont plafonnés ; l’aide peut être soumise à conditions, notamment l’ouverture au public.

Les Conseils Régionaux sont venus plus tardivement au financement de la restauration du patrimoine. Ils sont les gestionnaires d’une aide dite « au patrimoine rural non protégé ». Destinée initialement à mettre l’édifice « hors d’eau », toitures, portes et fenêtres, elle se montait à 15 % des travaux avec un plafond de 7000 € environ. Tout propriétaire pouvait y prétendre. Le taux a été augmenté à 20 % ; le plafond a été porté à 18.300 €. Mais, semble t il, les propriétaires privés n’ont plus droit à cette aide. Les associations peuvent y prétendre à condition de proposer un plan d’animation de l’édifice. Conclusion : créer une association !

Outre ces grands financeurs institutionnels, les propriétaires peuvent faire appel à la commune qui interviendra pour de petites sommes, 1.000 à 7000 €.

L’appel au mécénat est fortement aléatoire. Les entreprises attendent un retour rapide et important de leur investissement. Le football, le golf, le tennis ou la voile répondent à cette exigence, les moulins pas du tout. Certaines grandes entreprises, le Crédit Agricole par exemple, ont créé des « fondations » chargées de distribuer quelques subsides. Le propriétaire de moulins peut tenter sa chance, surtout s’il a des « relations ».

La Fondation du Patrimoine, un partenaire incontournable.

Créée par un décret du 18 avril 1997, la Fondation du Patrimoine a mis en place ses structures, délégués régionaux et départementaux dans pratiquement toute la France. L’activité est encore variable selon les départements mais partout le propriétaire de moulin trouvera un interlocuteur de la Fondation. Pour les propriétaires privés, la Fondation attribue un « label », après avis de l’Architecte des Bâtiments de France. Ce label est un facteur favorable pour obtenir des subventions. Mais surtout il permet au propriétaire de déduire 50 à 100 % du montant des travaux de sa déclaration de revenu. La Fondation doit attribuer une subvention de 1 % des travaux à tout projet labellisé. Ses modestes moyens ne le lui permettent pas toujours.

Il est difficile de donner des renseignements utilisables, tant les politiques et les procédures sont différentes suivant les départements, les régions, les contrats de pays, etc., la décentralisation ayant donné à ces institutions territoriales une large autonomie.

Quant aux procédures, il existe aussi des pratiques très diverses. Dans certains cas, les demandes doivent être faites pour une date précise dans l’année ; dans d’autres, les dossiers sont examinés « à guichet ouvert ». Le plus souvent des formulaires très précis sont exigés pour la demande. Ils indiquent toutes les pièces à fournir, notice descriptive de l’édifice, devis des travaux, plan de financement faisant apparaître la part du propriétaire, échéancier des travaux.

En conclusion, chaque candidat doit se renseigner sur les modalités d’attribution dans son propre département et sa propre région. Il est inconcevable de faire un référentiel national sur ce sujet.

La FFAM a signé une convention au niveau national le 24 juin 2006 , voir texte sur fiche I.3.6.0

Notes :

  • 1) La FFAM possède un générateur automatique de dossier, pour les demandes de subventions. Il vous indiquera les pièces à fournir et fournira des modèles de lettres
  • 2) Pour plus de précisions, se reporter aux fiches FFAM  » Demande de subventions pour la restauration d’un moulin », « Inscription à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments historiques ». « Fondation du Patrimoine », « Label Fondation du Patrimoine », « Droit d’eau » et « Droits fondés en titre ». La FFAM est toujours à votre disposition pour des renseignements complémentaires.

Bernard SAULDUBOIS

Source : Fédération Française d’Associations de sauvegarde des moulins


Genre: histoire des moulins
Série: histoire |